Tuesday, October 4, 2011

En Grèce

Dès notre entrée dans le port de Patras, à l'Ouest du Péloponnèse, nous étions frappés du luxe environnant. Bars tendance bondés de monde, terrasses des restaurants chics remplies toute l'après-midi (un mercredi), magasins bien achalandés d'articles chers... Etait-ce bien là ce pays en crise grave faisant la une de la presse généraliste et économique depuis si longtemps ? Au bénéfice du doute : Patras doit être une sorte de St Tropez, une ville à part pour gens aisés, nous verrons bien à Athènes.

Shopping à Athènes, samedi 1er octobre 2011
A Athènes pourtant, puis ailleurs dans le pays, nos déambulations confirmeront pourtant l'impression Patras. En particulier samedi, dans une artère commerçante, séquence bien rodée de marques internationales. De longues files s'étirent aux caisses, les restos sont toujours remplis, et un café coûte 2,50€. 

Au delà de ces impressions forcément superficielles, je comprends bien que l'économie grecque s'écroule, et que loin des centre-ville aisés, des millions de gens s'enfoncent dans la pauvreté. Je ne suis pas en train d'écrire que la détresse grecque est feinte, que les Grecs (la cigale) jouent la comédie pour toucher les euros durement mis de côté par les rigoureux Allemands (la fourmi).

Alors que se passe-t-il ? Pourquoi cette énorme déconnexion entre ce que je vois dans les journaux et ce que j'observe dans la rue ?

Pour une majorité de Grecs, en fait, la crise est encore tout à fait virtuelle. Les habitudes n'ont pas été changées. Les salaires des fonctionnaires, les retraites sont versés. Les riches sont toujours riches. Sous le soleil, rien de nouveau. Je rigole bien en lisant la presse économique, les bonhommes cravatés de la troïka Communauté Européenne-FMI-Banque Européenne qui, tels des professeurs sévères mais au fond compréhensifs, ne sont pas très contents de l'application des réformes sans aller jusqu'à exiger le redoublement. Messieurs de la troïka, sortez de vos salles de réunion climatisées des hôtels de luxe d'Athènes et venez faire un tour avec moi en Grèce réelle, vous verrez bien que de réforme il n'y a pas l'ombre du quart de la moitié du commencement d'une. Même l'insouciance n'est pas égratignée !

Il semble y avoir ici trois Etats. D'abord, la classe moyenne et supérieure, aisée, qui a tranquillement établi ou conforté sa fortune depuis dix ans grâce à l'Europe. Ensuite, la classe des fonctionnaires (plus de 25% de la population) et des retraités (les Grecs touchent en moyenne 95% de leur meilleur salaire, contre moins de 60% pour le reste de l'Europe), qui continue à vivre sur la bête. Et enfin le Tiers-Etat, les employés du privé, petits entrepreneurs, chômeurs, jeunes, etc. Ce sont les seuls qui n'ont pas profité des abus, du pillage en règle des budgets grecs... et ce sont, bien sûr, eux qui seront balayés de plein fouet par la crise -- la vraie -- à venir. Vous avez dit injustice ?

Fervent partisan de l'Europe (souvenirs de 1992, référendum de Maastricht, drapeau européen à ma fenêtre, j'étais alors un vrai militant !), j'étais en faveur d'un soutien financier inconditionnel à la Grèce. Si l'Union, toute sorte d'union d'ailleurs, flanche à la première tempête, à quoi sert l'Union ? Et bien, j'ai changé d'avis. Il faut laisser couler la Grèce.

Mais attention, ce n'est surtout pas pour la punir : nous ne valons pas mieux, comment pourrions-nous donner des leçons ? Structurellement, nous sommes dans la même situation. La Grèce est juste en avance sur la même pente vers le gouffre. Si nous devons laisser couler la Grèce, c'est pour lui donner la chance d'un nouveau départ.

En Grèce (comme ailleurs, mais je reviendrai là-dessus), il est de temps de rebattre les cartes. Il faut repartir de zéro. Il ne faut pas supprimer le quatorzième mois des fonctionnaires (mesure que nul n'a encore osé ne serait-ce que mentionner, mon Dieu !), mais annuler tous les contrats et réembaucher en donnant leur chance aux autres. Pourquoi ceux qui sont à l'abri par chance ou par piston le resteraient-ils, quand les autres vont tant souffrir au dehors ? Il n'y pas de vraie réforme sans vraie crise. Envoyer huit milliards d'euros pour passer le mois d'octobre... et après ? On recommence en novembre ? Rendons service à la Grèce comme on rend service à un vrai ami, sans complaisance. Laissons la Grèce faire défaut, sortir de l'euro s'il le faut, toucher le fond, faire sa révolution sociale et se reconstruire sur de bonnes bases. C'est la meilleure chose que l'on puisse souhaiter à ses générations à venir.

Addendum : au moment où je publie ce post, j'apprends qu'hier les lycéens grecs bloquaient les ministères à Athènes. Ah, manifestent-ils enfin pour un nouvel ordre social ? Et bien non... pour l'arrêt des réformes. Si même les jeunes ne veulent que le statu quo, quoi d'autre que la chute du système peut amener le renouveau ?

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