Wednesday, October 26, 2011

Mesta

Il ne nous faut pas longtemps pour comprendre que Mesta, sur l'île de Chios en mer Egée, n'est pas un village comme les autres. Anna, qui allait nous fournir un logement, dit au téléphone : "Ah, vous êtes arrivés ! Mon mari arrive." Arrive où ? Nous n'avons pas de point de rencontre ?

Mais à Mesta, pas besoin de rendez-vous. Le village est tout entier ramassé autour de la petite place centrale. Et surtout, un réseau de vieillards assis disséminés aux points stratégiques montent la garde. Ils ne marchent plus guère, mais par contre l'information, elle, circule plus vite que la lumière. Ils sont encore plus efficaces que Facebook pour tout savoir sur tout le monde. Et en effet le mari d'Anna nous trouve tout de suite. Il parle français, ayant été vendeur de marrons chauds en face du Pathé Grands Boulevards.
Nous sommes d'abord saisis par le calme. Pas de voitures : les quatre portes, datant du 14ème, sont trop étroites. Les deux roues motorisés sont interdits, mais au bout de quelques jours je comprendrai le truc : tu rentres par la porte nord, coupe ton moteur, descend en roue libre vers le point visé, puis en repartant continue en descente vers la porte sud où tu peux relancer ton moteur. Mesta échappe ainsi à la malédiction de Dali en Chine (les Chinois ont voulu faire des rues piétonnes mais ont oublié d'y interdire les scooters. Ceux-ci, en vertu de la loi routière universelle en Asie -- le plus gros a la priorité --, et débarrassés de leurs prédateurs naturels, foncent en klaxonnant dans toute la ville. Y marcher est un enfer, puisque du coup il n'y a plus de trottoirs...)

Au delà des clichés du petit village de carte postale, nous sommes frappés de découvrir à Mesta quelque chose que nous pensions éteint : le sentiment de communauté et d'intérêt général. S'il y a une cérémonie, tout le monde est invité. Si quelqu'un a des fruits, la distribution est générale. La petite épicerie, seul point de vente à des kilomètres, pratique des prix statistiquement raisonnables (le prix d'un même article varie de 1 à 3 selon le jour, la température, l'humeur de Mme _popoulos, etc. je travaille encore à résoudre l'équation à quarante inconnues permettant de les prédire). Il n'y a pas beaucoup de choix alors on fonctionne en mode soviétique : quand il y a quelque chose, on en achète. J'ai l'impression que les gens comprennent que le maintien de prix bas passe par le moindre choix (pas de stock, pas de déperdition). La taverne n'a pas vraiment de menu : on mange ce qu'il y a - peu importe, car on y boit, à 3€ la bouteille, un vin résiné Malamatina dont nous sommes devenus absolument dépendants.

Ainsi va la vie à Mesta. Bien loin de la crise, des débats et des manifs à Athènes, le jour coule. Il n'y a guère que du Turc dont on se préoccupe encore un peu ici. La côte impie est juste en face, bien visible. Aussi proche que dans les mémoires le souvenir des invasions et des atrocités. Et on vénère Victor Hugo.

L'enfant
"Ô horror ! horror ! horror !",
W. Shakespeare, Macbeth
Les Turcs ont passé là. Tout est ruine et deuil.
Chio, l'île des vins, n'est plus qu'un sombre écueil,
Chio, qu'ombrageaient les charmilles,
Chio, qui dans les flots reflétait ses grands bois,
Ses coteaux, ses palais, et le soir quelquefois
Un choeur dansant de jeunes filles.

Tout est désert. Mais non ; seul près des murs noircis,
Un enfant aux yeux bleus, un enfant grec, assis,
Courbait sa tête humiliée ;
Il avait pour asile, il avait pour appui
Une blanche aubépine, une fleur, comme lui
Dans le grand ravage oubliée.

Ah ! pauvre enfant, pieds nus sur les rocs anguleux !
Hélas ! pour essuyer les pleurs de tes yeux bleus
Comme le ciel et comme l'onde,
Pour que dans leur azur, de larmes orageux,
Passe le vif éclair de la joie et des jeux,
Pour relever ta tète blonde,

Que veux-tu ? Bel enfant, que te faut-il donner
Pour rattacher gaîment et gaîment ramener
En boucles sur ta blanche épaule
Ces cheveux, qui du fer n'ont pas subi l'affront,
Et qui pleurent épars autour de ton beau front,
Comme les feuilles sur le saule ?

Qui pourrait dissiper tes chagrins nébuleux ?
Est-ce d'avoir ce lys, bleu comme tes yeux bleus,
Qui d'Iran borde le puits sombre ?
Ou le fruit du tuba, de cet arbre si grand,
Qu'un cheval au galop met, toujours en courant,
Cent ans à sortir de son ombre ?

Veux-tu, pour me sourire, un bel oiseau des bois,
Qui chante avec un chant plus doux que le hautbois,
Plus éclatant que les cymbales ?
Que veux-tu ? fleur, beau fruit, ou l'oiseau merveilleux ?
- Ami, dit l'enfant grec, dit l'enfant aux yeux bleus,
Je veux de la poudre et des balles.
Victor Hugo, Les Orientales, 1829

1 comments:

Arnaud VINCENT said...

Magnifique ce poème, je ne connaissais pas...