Tuesday, November 15, 2011

Voyage au bout de la nuit

Un grondement sourd et lointain envahit l'espace étroit. Nous sommes pliés en deux, les pieds dans l'eau. 
Seules les lampes frontales déchirent d'un halo étroit l'obscurité compacte. La guide crie "Vite ! Plaquez-vous sur les côtés !" (1). Le grondement augmente, puis tel un spectre, le chariot de métal, chargé de 250kg de cailloux, déboule sur les rails défoncés. Il manque de dérailler à chaque instant. Deux fantômes sont accrochés derrière.

Nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Plus loin dans les galeries, nous rencontrons les mineurs. Ils travaillent à la pelle, à la pioche, d'arcboutent sur les chariots pour les faire remonter quand nous avons du mal à progresser sans rien porter. Nous sommes à 4303m d'altitude. Il fait 40°. Bienvenue aux mines d'argent de Potosi, en Bolivie, où les techniques et conditions de travail n'ont pas vraiment évolué depuis que les conquistadors Espagnols y ont tué plus de six millions d'Indiens à la tâche, faisant au passage la richesse de l'Europe.

Nous pensions avoir vu le pire avec les porteurs de souffre d'Ijen, sur Java. Nous n'avions pas vu Potosi. La mine n'est plus assez rentable, et n'intéresse plus les grandes compagnies. Alors les mineurs travaillent en coopérative : chacun touche ce qu'il extrait, retranché du coût de son matériel personnel (casque, lampe, dynamite, etc.) et des installations communes. A la fin de la semaine, pas grand chose pour survivre. 

Je pose la question : "Jusqu'à quel âge travaillent-ils ?". Réponse : "Oh, ils meurent en général à l'âge de 45 ou 50 ans". Ainsi donc on travaille jusqu'à la mort (comme ce décalage entre la réponse et la question en dit long !), et on meure jeune de maladies pulmonaires. C'est la règle et tout le monde la comprend. De toute façon, quel autre choix ? Je me demande si cette auto-exploitation n'est pas encore pire que l'exploitation par une entreprise.

Un peu gênés d'être les témoins de ces tortures, nous distribuons aux mineurs croisés ça et là quelques denrées de grande valeur pour eux : feuilles de coca à mâcher (elles font oublier la faim, la soif, la chaleur, la fatigue), alcool (à 96° !) pour les fêtes de fin de semaine, bâtons de dynamite -- dialogue surréaliste souterrain : "Ola ! Vous n'auriez pas un peu de dynamite par hasard ? - Si, justement. Voilà. - Merci. Bonne journée!". Avant la visite la guide nous avait proposé de faire ces emplettes, pour 1€ par personne. Les trois Israéliennes qui complétaient notre petit groupe avait refusé cette dépense. Bienvenue dans le monde réel.









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Sunday, November 6, 2011

Machu Picchu par les coulisses

On dit que la fin justifie les moyens. Dans le voyage, j'ai l'impression que la fin, c'est les moyens : les moments les plus intenses ne sont pas les lieux, les sites, les villes à visiter, mais bien les aventures qui nous y mènent.

Prenons le Machu Picchu. Vous pourriez prendre un vol Lima-Cusco (2h, $500 AR), puis le train touristique Cusco-Aguas Calientes (3h, $120 AR) [oui c'est un peu cher, mais pas de concurrence puisqu'il n'y a pas de route menant à Aguas Calientes... c'est ça ou marcher], et enfin la navette touristique qui mène au site (25min, $16 AR). Ou alors, vous pouvez faire autrement.

Jour 1 : Lima-Huancayo en train (durée : 13h).

J'ai des doutes au départ, puis confirmation dès la montée : c'est bien le train que prend Tintin dans le Temple du Soleil ! On monte à moins de 30km/h jusqu'à 4800m d'altitude. C'était le plus haut du monde jusqu'à ce que les Chinois décident de prendre le record, voir mon post, point numéro 4, à ce sujet.



Passage à 4800m d'altitude
Jour 2 : Huancayo-Ayacucho en bus tout terrain (durée : 12h)

Achat des billets à la compagnie de bus



Jour 3 : Ayacucho-Andahuaylas en bus tout terrain (durée : 12h)




Jour 4 : Andahuaylas-Cusco en bus tout terrain (durée : 10h)


C'est dur à croire... mais un bus de 20t peut passer là

Jour 5 : compliqué

Cusco-Santa Maria en collectivos (sorte de taxi collectif) (durée : 5h)

Un col à 4300m...
... et 2 heures plus tard, dans la jungle !

Santa Maria-Santa Teresa en minibus (1h)

Ceci est bien une "route"

Santa Teresa-Station Hydroélectrique en minibus (30min à tourner en rond dans le village pour remplir le minibus, plus 30min de piste)

Enfin, suivre à pied la voie ferrée dans la jungle (avec prière et/ou course sur les ponts et dans les tunnels!) jusqu'à Aguas Calientes (2h30)




Arrivée à Aguas Calientes de nuit et sous la pluie


Jour 6 : Lever à 4h45 pour être les premiers au Machu Picchu !

Pas vraiment les premiers... il y avait déjà un lama


Bonus de la méthode "coulisses"... in fine, tu parles couramment espagnol sans avoir jamais ouvert un livre.

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Monday, October 31, 2011

Mesta-Lima en 31 heures

Mercredi, 20h. Nous filons entre les collines de Chios sous le ciel infusé d'astres, et lactescent comme aurait dit mon auteur préféré. La moto frémit de plaisir. Ce sont peut-être les derniers kilomètres que nous faisons ensemble, après 108.000 en 10 ans. Tout aussi émouvants furent les adieux à Mesta et aux Mestiens.

Fête de Saint Dimitriou. L'Ouzo à 9h du mat, ça se travaille...


Dernier café à notre "bureau" de Mesta
Jeudi, 18h. Les transports modernes étant ce qu'ils sont, nous voilà... au Pérou. Sensation grisante de pouvoir, d'un coup de baguette magique (enfin, une connection internet et un peu de $), passer aussi brutalement du village grec à la Cordillère des Andes, de 0m à 4800m d'altitude.

L'aventure continue.

Bon, un vol de 13h Amsterdam-Lima en classe affaires ça ne fait pas très backpacker aventurier... mais merci quand même à la bonne fée qui veille sur les algorithmes de surclassement d'AF KLM.

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Wednesday, October 26, 2011

Mesta

Il ne nous faut pas longtemps pour comprendre que Mesta, sur l'île de Chios en mer Egée, n'est pas un village comme les autres. Anna, qui allait nous fournir un logement, dit au téléphone : "Ah, vous êtes arrivés ! Mon mari arrive." Arrive où ? Nous n'avons pas de point de rencontre ?

Mais à Mesta, pas besoin de rendez-vous. Le village est tout entier ramassé autour de la petite place centrale. Et surtout, un réseau de vieillards assis disséminés aux points stratégiques montent la garde. Ils ne marchent plus guère, mais par contre l'information, elle, circule plus vite que la lumière. Ils sont encore plus efficaces que Facebook pour tout savoir sur tout le monde. Et en effet le mari d'Anna nous trouve tout de suite. Il parle français, ayant été vendeur de marrons chauds en face du Pathé Grands Boulevards.
Nous sommes d'abord saisis par le calme. Pas de voitures : les quatre portes, datant du 14ème, sont trop étroites. Les deux roues motorisés sont interdits, mais au bout de quelques jours je comprendrai le truc : tu rentres par la porte nord, coupe ton moteur, descend en roue libre vers le point visé, puis en repartant continue en descente vers la porte sud où tu peux relancer ton moteur. Mesta échappe ainsi à la malédiction de Dali en Chine (les Chinois ont voulu faire des rues piétonnes mais ont oublié d'y interdire les scooters. Ceux-ci, en vertu de la loi routière universelle en Asie -- le plus gros a la priorité --, et débarrassés de leurs prédateurs naturels, foncent en klaxonnant dans toute la ville. Y marcher est un enfer, puisque du coup il n'y a plus de trottoirs...)

Au delà des clichés du petit village de carte postale, nous sommes frappés de découvrir à Mesta quelque chose que nous pensions éteint : le sentiment de communauté et d'intérêt général. S'il y a une cérémonie, tout le monde est invité. Si quelqu'un a des fruits, la distribution est générale. La petite épicerie, seul point de vente à des kilomètres, pratique des prix statistiquement raisonnables (le prix d'un même article varie de 1 à 3 selon le jour, la température, l'humeur de Mme _popoulos, etc. je travaille encore à résoudre l'équation à quarante inconnues permettant de les prédire). Il n'y a pas beaucoup de choix alors on fonctionne en mode soviétique : quand il y a quelque chose, on en achète. J'ai l'impression que les gens comprennent que le maintien de prix bas passe par le moindre choix (pas de stock, pas de déperdition). La taverne n'a pas vraiment de menu : on mange ce qu'il y a - peu importe, car on y boit, à 3€ la bouteille, un vin résiné Malamatina dont nous sommes devenus absolument dépendants.

Ainsi va la vie à Mesta. Bien loin de la crise, des débats et des manifs à Athènes, le jour coule. Il n'y a guère que du Turc dont on se préoccupe encore un peu ici. La côte impie est juste en face, bien visible. Aussi proche que dans les mémoires le souvenir des invasions et des atrocités. Et on vénère Victor Hugo.

L'enfant
"Ô horror ! horror ! horror !",
W. Shakespeare, Macbeth
Les Turcs ont passé là. Tout est ruine et deuil.
Chio, l'île des vins, n'est plus qu'un sombre écueil,
Chio, qu'ombrageaient les charmilles,
Chio, qui dans les flots reflétait ses grands bois,
Ses coteaux, ses palais, et le soir quelquefois
Un choeur dansant de jeunes filles.

Tout est désert. Mais non ; seul près des murs noircis,
Un enfant aux yeux bleus, un enfant grec, assis,
Courbait sa tête humiliée ;
Il avait pour asile, il avait pour appui
Une blanche aubépine, une fleur, comme lui
Dans le grand ravage oubliée.

Ah ! pauvre enfant, pieds nus sur les rocs anguleux !
Hélas ! pour essuyer les pleurs de tes yeux bleus
Comme le ciel et comme l'onde,
Pour que dans leur azur, de larmes orageux,
Passe le vif éclair de la joie et des jeux,
Pour relever ta tète blonde,

Que veux-tu ? Bel enfant, que te faut-il donner
Pour rattacher gaîment et gaîment ramener
En boucles sur ta blanche épaule
Ces cheveux, qui du fer n'ont pas subi l'affront,
Et qui pleurent épars autour de ton beau front,
Comme les feuilles sur le saule ?

Qui pourrait dissiper tes chagrins nébuleux ?
Est-ce d'avoir ce lys, bleu comme tes yeux bleus,
Qui d'Iran borde le puits sombre ?
Ou le fruit du tuba, de cet arbre si grand,
Qu'un cheval au galop met, toujours en courant,
Cent ans à sortir de son ombre ?

Veux-tu, pour me sourire, un bel oiseau des bois,
Qui chante avec un chant plus doux que le hautbois,
Plus éclatant que les cymbales ?
Que veux-tu ? fleur, beau fruit, ou l'oiseau merveilleux ?
- Ami, dit l'enfant grec, dit l'enfant aux yeux bleus,
Je veux de la poudre et des balles.
Victor Hugo, Les Orientales, 1829

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Friday, October 21, 2011

Chacun pour soi, camarades

Mon post sur le sentiment de "chacun pour soi" en Chine vient de trouver dans l'actualité, mais à quel prix, l'appui d'un fait divers édifiant.

Cet article paru aujourd'hui dans le journal Le Monde (reproduit ci-dessous sans l'accord des ayant-droits) raconte comment dans la ville de Huangqi, dans une rue animée, Yueyue, une petite fille de deux ans, a été écrasée par un camion, est restée blessée au sol sans que personne n'y prête attention, avant qu'un second camion ne lui roule sur les jambes sans plus s'arrêter que le premier. 18 personnes passeront devant elle sans s'en occuper (vidéo de surveillance à l'appui). Elle est morte à l'hôpital hier.

Vous n'y croyez pas ? Allez faire tour en Chine. Vous y croirez au retour.

La seule bonne nouvelle dans cette histoire, c'est la réaction massive des Chinois. Une part au moins de la population comprend le chemin suicidaire sur lequel la société chinoise s'est engagée.


Une petite fille en pantalon rouge se dandine sur une portion d'allée couverte, entre des boutiques de matériel de nettoyage. Des balles de marchandises si hautes qu'elles débordent d'une échoppe. On est à Huangqi, près de Foshan, un centre industrieux de la province du Guangdong. 
Yueyue a 2 ans, ses parents, venus du Shandong, à l'autre bout de la Chine, tiennent l'une des 2 000 boutiques de ce marché de la quincaillerie de 400 000 m2, sorti de terre il y a dix ans à peine. En quelques secondes, c'est le drame. Une camionnette la renverse et passe sur son corps avec sa roue avant droite. Le chauffeur s'arrête un instant. Puis repart, écrasant une nouvelle fois la fillette avec sa roue arrière. 
Un passant déambule sans prêter attention à Yueyue qui gît à terre. Survient un homme à Mobylette qui contourne l'enfant. Une troisième personne jette un regard sans s'arrêter. Puis une deuxième camionnette apparaît. Elle roule sur les jambes de l'enfant - essieu avant, essieu arrière. Défileront devant l'enfant blessée un cycliste encapuchonné et dégoulinant de pluie, à la monture chargée de longues tiges. Un triporteur pressé dont la benne est remplie de cartons vides. Une dame trottinant avec sa fillette. Un motocycliste qui s'arrête, perplexe, et se retourne même vers Yueyue. 
Ainsi de suite jusqu'à la... dix-neuvième personne. Une petite dame sèche comme un coup de trique. Elle s'appelle Chen Xianmei et sera ensuite fêtée par les médias et couverte de récompenses. Mais, pour l'instant, ce n'est qu'une récupératrice de métaux qui arpente les allées du marché en quête d'un bout de ferraille. Quand elle voit la petite fille par terre, elle pose son baluchon et prend le corps mou comme une chiffe, le déplace sur le côté. Appelle à l'aide. La mère accourt, soulève sa fillette inanimée. C'est une jeune femme au beau visage émacié que l'on verra ensuite recroquevillée dans l'hôpital militaire de Canton où Yueyue a fini par êtretransportée. Son mari à côté d'elle est en sanglots.
La vidéo, capturée par une caméra de sécurité, a fait le tour des télés chinoises depuis mardi, et gagné les réseaux en ligne du monde entier. Vendredi 21 octobre, Yueyue est morte des suites de ses blessures.
 
Ce spectacle insoutenable de l'indifférence est un électrochoc pour les Chinois, qui s'interrogent, comme ils ne l'ont jamais fait, sur un syndrome qui n'est pas tout à fait nouveau - même l'écrivain Lu Xun le décrivit il y a plus d'un siècle, dans L'Appel aux armes. Inertie, crainte de se mêler des affaires d'autrui... On n'intervient pas, car personne ne le fait, la culpabilité en est alors réduite d'autant, divisée par le nombre d'indifférents avant vous : "Tout cela traduit une confiance bien faible dans la société", avance Hu Shenzi, un psychologue parmi d'autres qui donne son avis au Quotidien de Canton. 
Des faits divers retentissants ont façonné en Chine le sentiment qu'un "bon Samaritain" ne risque que des ennuis. L'affaire Peng Yu, en 2006, est connue de quasiment tous les Chinois : à Nankin, un jeune homme, Peng Yu, qui s'était porté au secours d'une dame tombée dans la rue et qui l'avait conduite à l'hôpital, fut accusée par celle-ci de l'avoir renversée. Elle fit un procès, le juge lui donna raison. L'infortuné dut débourser plusieurs milliers de yuans. En août, un chauffeur de bus à Rugao, dans le Jiangsu, s'est arrêté pour relever une dame âgée qui avait fait une chute de vélo - elle aussi réclama une indemnisation. Mais la police visionna les images de la caméra du bus et découvrit que le chauffeur était innocent. 
Avant Yueyue, d'autres affaires ont elles aussi conduit à des examens de conscience sur la réticence à se porter au secours d'autrui. Des cas de chauffards qui ne s'arrêtent pas, voire... achèvent leurs victimes, ont plusieurs fois ému l'opinion. Quand, il y a quelques semaines, une touriste américaine a plongé dans un lac d'Hangzhou, pour sauver une jeune fille qui s'y noyait, les internautes se sont extasiés sur son héroïsme. Mais voilà, rien n'y fait : un "grand froid" a gagné les rouages de la société chinoise et paralyse les "relations humaines", analysent les médias. Le service de microblog Sina Weibo, le Twitter chinois, a recensé près de quatre millions de messages sur ce thème de l'indifférence depuis l'horrible accident de Yueyue. Au moins 400 000 usagers avaient relayé, jeudi 20 octobre, le message : "S'il vous plaît, cessons d'être aussi froids !"
Enquêtant sur le marché d'Huangqi, le reporter du quotidien Nanfang Dushi Bao, de Canton, constate que personne ou presque ne connaît son voisin. On trime, on besogne et l'on ne pense qu'à ça, un "gigantesque marché et un froid si terrible" - à l'image, insinue-t-il, de la Chine entière. Sans foi ni loi, l'empire du Milieu ? Le paradoxe, c'est que tous ceux dont le premier réflexe serait d'aider une personne en difficulté craignent justement d'être entraînés dans un procès à l'issue aussi fluctuante que l'humeur du juge. Et qu'aucune loi ne sanctionne la "non-assistance à personne en danger".
Les autorités du Guangdong ont pris l'initiative de lancer sur le microblog Weibo une enquête pour sonder le public. 63 % des 18 000 personnes qui y ont répondu à ce jour sont favorables à une loi pour "protéger les bons Samaritains". Pour qu'un jour, peut-être, plus aucune Yueyue ne passe sous les roues de deux camionnettes de livraison et n'agonise sous les yeux de dix-huit passants.
 
Brice Pedroletti

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Thursday, October 6, 2011

Quand les Français me fatiguent...

Jeudi matin, 9h36 heure de Paris, le Journal du Net (LA référence en France des sites d'informations High Tech / Internet) n'annonce toujours pas la seule information qui compte... bravo.

Par contre on trouve un article complaisant en faveur du livre d'Orianne Garcia : "Comment je suis devenue millionnaire grâce au net... sans rien y comprendre".

Parfois, il vaut mieux se passer de commentaire.

 

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Tuesday, October 4, 2011

En Grèce

Dès notre entrée dans le port de Patras, à l'Ouest du Péloponnèse, nous étions frappés du luxe environnant. Bars tendance bondés de monde, terrasses des restaurants chics remplies toute l'après-midi (un mercredi), magasins bien achalandés d'articles chers... Etait-ce bien là ce pays en crise grave faisant la une de la presse généraliste et économique depuis si longtemps ? Au bénéfice du doute : Patras doit être une sorte de St Tropez, une ville à part pour gens aisés, nous verrons bien à Athènes.

Shopping à Athènes, samedi 1er octobre 2011
A Athènes pourtant, puis ailleurs dans le pays, nos déambulations confirmeront pourtant l'impression Patras. En particulier samedi, dans une artère commerçante, séquence bien rodée de marques internationales. De longues files s'étirent aux caisses, les restos sont toujours remplis, et un café coûte 2,50€. 

Au delà de ces impressions forcément superficielles, je comprends bien que l'économie grecque s'écroule, et que loin des centre-ville aisés, des millions de gens s'enfoncent dans la pauvreté. Je ne suis pas en train d'écrire que la détresse grecque est feinte, que les Grecs (la cigale) jouent la comédie pour toucher les euros durement mis de côté par les rigoureux Allemands (la fourmi).

Alors que se passe-t-il ? Pourquoi cette énorme déconnexion entre ce que je vois dans les journaux et ce que j'observe dans la rue ?

Pour une majorité de Grecs, en fait, la crise est encore tout à fait virtuelle. Les habitudes n'ont pas été changées. Les salaires des fonctionnaires, les retraites sont versés. Les riches sont toujours riches. Sous le soleil, rien de nouveau. Je rigole bien en lisant la presse économique, les bonhommes cravatés de la troïka Communauté Européenne-FMI-Banque Européenne qui, tels des professeurs sévères mais au fond compréhensifs, ne sont pas très contents de l'application des réformes sans aller jusqu'à exiger le redoublement. Messieurs de la troïka, sortez de vos salles de réunion climatisées des hôtels de luxe d'Athènes et venez faire un tour avec moi en Grèce réelle, vous verrez bien que de réforme il n'y a pas l'ombre du quart de la moitié du commencement d'une. Même l'insouciance n'est pas égratignée !

Il semble y avoir ici trois Etats. D'abord, la classe moyenne et supérieure, aisée, qui a tranquillement établi ou conforté sa fortune depuis dix ans grâce à l'Europe. Ensuite, la classe des fonctionnaires (plus de 25% de la population) et des retraités (les Grecs touchent en moyenne 95% de leur meilleur salaire, contre moins de 60% pour le reste de l'Europe), qui continue à vivre sur la bête. Et enfin le Tiers-Etat, les employés du privé, petits entrepreneurs, chômeurs, jeunes, etc. Ce sont les seuls qui n'ont pas profité des abus, du pillage en règle des budgets grecs... et ce sont, bien sûr, eux qui seront balayés de plein fouet par la crise -- la vraie -- à venir. Vous avez dit injustice ?

Fervent partisan de l'Europe (souvenirs de 1992, référendum de Maastricht, drapeau européen à ma fenêtre, j'étais alors un vrai militant !), j'étais en faveur d'un soutien financier inconditionnel à la Grèce. Si l'Union, toute sorte d'union d'ailleurs, flanche à la première tempête, à quoi sert l'Union ? Et bien, j'ai changé d'avis. Il faut laisser couler la Grèce.

Mais attention, ce n'est surtout pas pour la punir : nous ne valons pas mieux, comment pourrions-nous donner des leçons ? Structurellement, nous sommes dans la même situation. La Grèce est juste en avance sur la même pente vers le gouffre. Si nous devons laisser couler la Grèce, c'est pour lui donner la chance d'un nouveau départ.

En Grèce (comme ailleurs, mais je reviendrai là-dessus), il est de temps de rebattre les cartes. Il faut repartir de zéro. Il ne faut pas supprimer le quatorzième mois des fonctionnaires (mesure que nul n'a encore osé ne serait-ce que mentionner, mon Dieu !), mais annuler tous les contrats et réembaucher en donnant leur chance aux autres. Pourquoi ceux qui sont à l'abri par chance ou par piston le resteraient-ils, quand les autres vont tant souffrir au dehors ? Il n'y pas de vraie réforme sans vraie crise. Envoyer huit milliards d'euros pour passer le mois d'octobre... et après ? On recommence en novembre ? Rendons service à la Grèce comme on rend service à un vrai ami, sans complaisance. Laissons la Grèce faire défaut, sortir de l'euro s'il le faut, toucher le fond, faire sa révolution sociale et se reconstruire sur de bonnes bases. C'est la meilleure chose que l'on puisse souhaiter à ses générations à venir.

Addendum : au moment où je publie ce post, j'apprends qu'hier les lycéens grecs bloquaient les ministères à Athènes. Ah, manifestent-ils enfin pour un nouvel ordre social ? Et bien non... pour l'arrêt des réformes. Si même les jeunes ne veulent que le statu quo, quoi d'autre que la chute du système peut amener le renouveau ?

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