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Friday, October 21, 2011

Chacun pour soi, camarades

Mon post sur le sentiment de "chacun pour soi" en Chine vient de trouver dans l'actualité, mais à quel prix, l'appui d'un fait divers édifiant.

Cet article paru aujourd'hui dans le journal Le Monde (reproduit ci-dessous sans l'accord des ayant-droits) raconte comment dans la ville de Huangqi, dans une rue animée, Yueyue, une petite fille de deux ans, a été écrasée par un camion, est restée blessée au sol sans que personne n'y prête attention, avant qu'un second camion ne lui roule sur les jambes sans plus s'arrêter que le premier. 18 personnes passeront devant elle sans s'en occuper (vidéo de surveillance à l'appui). Elle est morte à l'hôpital hier.

Vous n'y croyez pas ? Allez faire tour en Chine. Vous y croirez au retour.

La seule bonne nouvelle dans cette histoire, c'est la réaction massive des Chinois. Une part au moins de la population comprend le chemin suicidaire sur lequel la société chinoise s'est engagée.


Une petite fille en pantalon rouge se dandine sur une portion d'allée couverte, entre des boutiques de matériel de nettoyage. Des balles de marchandises si hautes qu'elles débordent d'une échoppe. On est à Huangqi, près de Foshan, un centre industrieux de la province du Guangdong. 
Yueyue a 2 ans, ses parents, venus du Shandong, à l'autre bout de la Chine, tiennent l'une des 2 000 boutiques de ce marché de la quincaillerie de 400 000 m2, sorti de terre il y a dix ans à peine. En quelques secondes, c'est le drame. Une camionnette la renverse et passe sur son corps avec sa roue avant droite. Le chauffeur s'arrête un instant. Puis repart, écrasant une nouvelle fois la fillette avec sa roue arrière. 
Un passant déambule sans prêter attention à Yueyue qui gît à terre. Survient un homme à Mobylette qui contourne l'enfant. Une troisième personne jette un regard sans s'arrêter. Puis une deuxième camionnette apparaît. Elle roule sur les jambes de l'enfant - essieu avant, essieu arrière. Défileront devant l'enfant blessée un cycliste encapuchonné et dégoulinant de pluie, à la monture chargée de longues tiges. Un triporteur pressé dont la benne est remplie de cartons vides. Une dame trottinant avec sa fillette. Un motocycliste qui s'arrête, perplexe, et se retourne même vers Yueyue. 
Ainsi de suite jusqu'à la... dix-neuvième personne. Une petite dame sèche comme un coup de trique. Elle s'appelle Chen Xianmei et sera ensuite fêtée par les médias et couverte de récompenses. Mais, pour l'instant, ce n'est qu'une récupératrice de métaux qui arpente les allées du marché en quête d'un bout de ferraille. Quand elle voit la petite fille par terre, elle pose son baluchon et prend le corps mou comme une chiffe, le déplace sur le côté. Appelle à l'aide. La mère accourt, soulève sa fillette inanimée. C'est une jeune femme au beau visage émacié que l'on verra ensuite recroquevillée dans l'hôpital militaire de Canton où Yueyue a fini par êtretransportée. Son mari à côté d'elle est en sanglots.
La vidéo, capturée par une caméra de sécurité, a fait le tour des télés chinoises depuis mardi, et gagné les réseaux en ligne du monde entier. Vendredi 21 octobre, Yueyue est morte des suites de ses blessures.
 
Ce spectacle insoutenable de l'indifférence est un électrochoc pour les Chinois, qui s'interrogent, comme ils ne l'ont jamais fait, sur un syndrome qui n'est pas tout à fait nouveau - même l'écrivain Lu Xun le décrivit il y a plus d'un siècle, dans L'Appel aux armes. Inertie, crainte de se mêler des affaires d'autrui... On n'intervient pas, car personne ne le fait, la culpabilité en est alors réduite d'autant, divisée par le nombre d'indifférents avant vous : "Tout cela traduit une confiance bien faible dans la société", avance Hu Shenzi, un psychologue parmi d'autres qui donne son avis au Quotidien de Canton. 
Des faits divers retentissants ont façonné en Chine le sentiment qu'un "bon Samaritain" ne risque que des ennuis. L'affaire Peng Yu, en 2006, est connue de quasiment tous les Chinois : à Nankin, un jeune homme, Peng Yu, qui s'était porté au secours d'une dame tombée dans la rue et qui l'avait conduite à l'hôpital, fut accusée par celle-ci de l'avoir renversée. Elle fit un procès, le juge lui donna raison. L'infortuné dut débourser plusieurs milliers de yuans. En août, un chauffeur de bus à Rugao, dans le Jiangsu, s'est arrêté pour relever une dame âgée qui avait fait une chute de vélo - elle aussi réclama une indemnisation. Mais la police visionna les images de la caméra du bus et découvrit que le chauffeur était innocent. 
Avant Yueyue, d'autres affaires ont elles aussi conduit à des examens de conscience sur la réticence à se porter au secours d'autrui. Des cas de chauffards qui ne s'arrêtent pas, voire... achèvent leurs victimes, ont plusieurs fois ému l'opinion. Quand, il y a quelques semaines, une touriste américaine a plongé dans un lac d'Hangzhou, pour sauver une jeune fille qui s'y noyait, les internautes se sont extasiés sur son héroïsme. Mais voilà, rien n'y fait : un "grand froid" a gagné les rouages de la société chinoise et paralyse les "relations humaines", analysent les médias. Le service de microblog Sina Weibo, le Twitter chinois, a recensé près de quatre millions de messages sur ce thème de l'indifférence depuis l'horrible accident de Yueyue. Au moins 400 000 usagers avaient relayé, jeudi 20 octobre, le message : "S'il vous plaît, cessons d'être aussi froids !"
Enquêtant sur le marché d'Huangqi, le reporter du quotidien Nanfang Dushi Bao, de Canton, constate que personne ou presque ne connaît son voisin. On trime, on besogne et l'on ne pense qu'à ça, un "gigantesque marché et un froid si terrible" - à l'image, insinue-t-il, de la Chine entière. Sans foi ni loi, l'empire du Milieu ? Le paradoxe, c'est que tous ceux dont le premier réflexe serait d'aider une personne en difficulté craignent justement d'être entraînés dans un procès à l'issue aussi fluctuante que l'humeur du juge. Et qu'aucune loi ne sanctionne la "non-assistance à personne en danger".
Les autorités du Guangdong ont pris l'initiative de lancer sur le microblog Weibo une enquête pour sonder le public. 63 % des 18 000 personnes qui y ont répondu à ce jour sont favorables à une loi pour "protéger les bons Samaritains". Pour qu'un jour, peut-être, plus aucune Yueyue ne passe sous les roues de deux camionnettes de livraison et n'agonise sous les yeux de dix-huit passants.
 
Brice Pedroletti

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Monday, September 12, 2011

Et si la Chine avait raison ?

Les longs trajets à moto ont ceci de particulier qu'on ne peut ni parler ni somnoler. Alors, les pensées s'égarent.

J'ai à peu près perdu toute confiance dans notre capacité à réformer notre société. Quand je dis réformer, je parle de changements en profondeur, pas d'ajustements d'un taux quelconque ou de mesure Sarkozy au lendemain d'un fait divers. Chaque décision, le temps de passer au travers des différents lobbies, partis, intérêts particuliers, etc. est tout à fait vidée de sa substance avant de devenir décret - quand elle le devient.

La goutte d'eau qui a finalement éteint ma dernière lueur d'espoir fut de lire qu'en Grèce, les réformes cruciales sont freinées depuis le début de l'année en particulier par... les taxis. Oui, en Grèce comme en France les taxis ont semble-t-il beaucoup de pouvoir ! Votre pays coule, il reçoit des milliards d'euros humiliants, et vous bloquez une réforme parce qu'il vous semble que votre acquis pourrait s'y trouver un peu égratigné.

Alors j'ai de plus en plus la conviction que nous ne réformerons rien. Nous toucherons le fond, nous perdrons tout, et alors nous pourrons construire quelque chose de différent et de nouveau.

La Chine nous offre une approche très différente. (Et qu'on ne m'accuse pas d'être pro-régime Chinois, voir nos posts ici, ici, ici et ici !) On peut - et on doit - exécrer les excès totalitaires et la corruption générale régnant sur le pays, mais il faut admettre qu'au Comité Central tout en haut, il y a quelques personnes qui 1/ recherchent réellement le progrès du pays (cela parait évident, mais quand on regarde de plus près nos chers politiciens, cela ne l'est plus) ; et 2/ ont un pouvoir exécutif absolu.

Voyons deux exemples.
  • A la fin des années 70, la Chine se rend compte qu'elle court à la catastrophe démographique. Décision : un seul enfant par couple. Trente ans plus tard, on considère que la démographie chinoise est stabilisée.
  • Années 80, début de crise du logement. Décision : âge limite de mariage, 20 ans pour les filles, 22 pour les garçons (dans un pays où l'âge de consentement sexuel est de 14 ans, et où traditionnellement les couples se mariaient très tôt).  Les gens habitant chez leurs parents jusqu'au mariage, la carence de logement s'améliore soudainement. (Cette loi supportant par ailleurs l'application de la précédente.)

Ce pouvoir est à la fois séduisant et terrifiant. Séduisant car on voit bien que les vraies solutions sont apportées par des décisions radicales, qui ne passent pas par la validation du syndicat des taxis, et que personne ne prendrait avec une élection à venir. Et terrifiant parce que la décision peut être mauvaise, et dangereuse. Il n'y a pas de garde-fou.

Le trouble augmente quand on se rend compte que si ces membres du Comité Central sont (à mon avis) réellement à la recherche du progrès de leur pays, et non pas obnubilés par les prochaines élections... c'est qu'il n'y a pas de prochaines élections ! Ils sont là, ils savant qu'ils y resteront, ils se foutent des sondages d'ailleurs inexistants. Débarrassés de cette contrainte, il peuvent se consacrer au pays.

Je suis conscient que la pente est glissante de ces propos vers une éloge du totalitarisme. Voyons-y plutôt un questionnement du modèle démocratique inventé par les Grecs il y a plus de deux mille ans. Mon père me rappelle que la démocratie grecque, contrairement à la notre, était directe : les cités étant peu importantes, pour prendre une décision tous les membres, 400 ou 500, se réunissaient sur l'agora. Il n'y avait pas de représentants. Il me dit aussi que beaucoup considèrent que "la démocratie, loin d'être le meilleur des régimes, est au mieux le moins mauvais". Sans doute est-ce vrai, mais ne devrions-nous pas le remettre en cause un jour, ou au moins en modifier les paramètres ?

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Saturday, August 20, 2011

La Chine s'est éveillée. Se lèvera-t-elle ?


La Chine s'est bel et bien éveillée. Mais se lèvera-t-elle ?

Le pays suinte d'un absolu chacun pour soi (et notons que vivant aux Etats-Unis, il m'en fallait une certaine dose pour le remarquer). En dehors des zones reculées de l'Ouest, c'est partout la foule, une foule compacte, agressive, qui joue des coudes et des réseaux de relations, des opportunités trop tentantes de la croissance folle, de la course vers le fric. L'ubiquité elle-même de ce sentiment est étonnante : on peut lire la presse économique et politique chinoise, parler avec les gens, ou tout simplement essayer de marcher dans une rue, on ressent cet écrasant chacun pour soi.

Dépité, je décidai de ne pas réagir précipitamment. La fatigue du voyage après sept mois de route, peut-être ? Ou bien la nostalgie inconsciente de "ma" Chine de 1996, si charmante et amusante ? Enfin, j'ai repris contact avec mes amis chinois de mon stage ouvrier à Qingdao en 1996. Ils étaient ouvriers ou techniciens à l'époque, ils sont aujourd'hui chefs d'entreprise, commerçants, employés... Avec eux, pas de langue de bois. Et à ma grande stupéfaction, mon ami m'a décrit exactement ce que je suspectais.

Que cela nous plaise, ou non, la France est en 2011 largement plus communiste que la Chine. Prenons l'exemple de l'assurance santé. La Chine avait un système de santé certes médiocre, mais égalitaire. Si les moyens manquaient (pas de haute technologie), les soins étaient accessibles à tous et gratuits. Aujourd'hui, les bons médecins sont partis travailler pour des cliniques privées aux tarifs exorbitants, même aux standards occidentaux. Le système public s'est lui écroulé, avec des attentes de 3 ou 6 mois pour une consultation rapide et incertaine. 1% de la population reçoit des soins de première qualité. Les autres n'ont quasiment plus de soins.

Dans un autre registre : l'aménagement des villes. Il fallait fluidifier une circulation devenue impossible malgré toutes les mesures déjà prises (notamment jours alternés plaques d'immatriculation paires/impaires... du coup de nombreux officiels, y compris ceux de la Croix Rouge, ont DEUX voitures de fonction...). Pour éviter que les piétons et cyclistes débordent sur les routes, les Chinois ont tout simplement bordé toutes les artères de barrières d'un mètre cinquante de haut. Conséquence pour le simple piéton : traverser une simple route peut demander un kilomètre de marche (jusqu'au prochain tunnel ou pont) et trente mètres de dénivelé. Cela dans une atmosphère viciée (on ne voit le ciel que quelques mois par ans à Pékin ou Shanghai). Tout déplacement à pied devient très pénible. Mais celui qui conduit son 4x4 climatisé peut aller un peu plus vite... La règle du 1%/99% est encore vraie.

Je sais que le fossé entre les riches/favorisés/amis du régime/financiers et le masse du peuple est croissant partout dans le monde, y compris, bien sûr, en France. Je ne l'ai vu nulle part aussi visible qu'à Jakarta, Kuala Lumpur ou Manille, où l'on a communément dans le même champ de vision des boutiques Louis Vitton-Gucci-etc. qui font plus de chiffre que sur les Champs Elysées et des enfants affamés. (Vous ne verrez jamais ça en Chine, parce que même si il avait des enfants affamés, les autorités ne les laisseraient jamais pénétrer dans les villes.) Si ce fossé est moins visible en Chine, il est massif, structurel, et menaçant. Je crois qu'il constitue évidemment le terreau de la révolte.

Quel en sera le germe ? La révolte ne naîtra pas d'une aspiration à la démocratie. Je ne crois pas que Tiananmen se reproduira ; l'élite étudiante est promise à un riche avenir, pourquoi risquerait-elle de tout perdre ? Non, la révolte naîtra de ces milliers de soulèvements locaux qui sont écrasés en toute discrétion chaque année. Jeune fille violée par le fils d'un notable local, et qui finit par se suicider devant l'étouffement de l'affaire, mineur de minorité ethnique mongole écrasé volontairement par un chauffeur de camion Han qui le traîne sur 300 mètres, expropriations au profit de projets immobiliers louches... Conséquences de la corruption locale généralisée, ces injustices provoquent de violents coups de colère, toujours réprimés à temps. Mais qu'adviendra-t-il quand le peuple n'aura plus rien à perdre ? Et que les autorités n'arriveront pas à couper les communications à temps ?

Si j'étais secrétaire général du PCC, je m'inquiéterais un peu moins des rassemblements de 10 personnes sur la place Tiananmen et des intellectuels pro-démocratie. Ce n'est pas ça, la menace. La menace, c'est la corruption, l'injustice. Ce sont de toutes petites choses. Si les autorités n'arrivent pas à les combattre, ce sont ces petites choses qui embraseront le peuple un jour. Les révolutions arabes sont parties d'un marchand de fruits humilié par une policière en Tunisie...

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Wednesday, August 3, 2011

Trop Grande Vitesse

23 juillet 2011, fin d'après-midi. Le "bullet train" file à toute vitesse, sur sa voie perchée à trente mètres du sol. Les passagers sont propres, sages, excités ; fiers à vrai dire : la Chine possède aujourd'hui le plus réseau de trains à grande vitesse du monde. Il y a trois ans, il n'y en avait pas le moindre hectomètre.

Que de chemin parcouru depuis ces voyages de 24, 36, 48 heures ou plus dans de longs trains interminables, dont les voyageurs étrangers se souviennent toujours, avec délectation ou dégoût. Ces trains où l'on connaissait tout le monde en arrivant à destination, où l'on avait goûté les spécialités de vingt provinces, appris dix dialectes, et partagé tant de choses, au milieu des piles de détritus, des crachats qui volent, des montagnes de coques de graines de tournesol, de coquilles d'oeuf de cent ans, de bouteilles de bière chaude jetées par la fenêtre sans cérémonie après usage.

Dans le nouveau train, tout le monde veut oublier cette époque. On s'est bien habillé pour l'occasion, on prend des photos, on ignore les autres, et on se caresse du sentiment que la Chine, encore deuxième, sur le papier, dans la liste des puissances économiques, est quand même le plus Triomphant Pays du Monde.

La collision se produit. Les wagons se déchirent, tombent de la voie trente mètres plus bas. Au matin on compte 40 morts, des centaines de blessés. On répare déjà les rails.

A 18h30 le lendemain, moins de 24 heures après l'accident, le trafic reprend. On peut au moins louer, à défaut d'un train tuant un peu moins de monde un mois après sa mise en service, la réactivité du service de maintenance de la SNCF locale...

Dès le surlendemain, alors même qu'on ne sait toujours pas exactement ce qui s'est produit, les trains accidentés sont enfouis. Oui, enfouis. On ne saurait ternir l'image de la Glorieuse Puissance Socialiste avec des reliefs gênants, camarade.

En effet, les langues commencent à se délier et même les Chinois, qui croyez-moi en ont vu d'autres, sont en colère. Que s'est-il passé ? Cela n'aurait-il aucun rapport avec les conditions de corruption totale, et de précipitation folle, dans laquelle ce TGV a été développé ? Le ministre des transports ferroviaires a été limogé en février. Il est accusé d'avoir touché à titre personnel plus de 80 millions d'euros dans le projet TGV. Combien dans les centaines d'échelons inférieurs ?

Dernier acte, le 30 juillet. Craignant un embrasement général, le Parti décrète tout simplement que plus personne n'a le droit de parler de l'accident. Les journaux qui avaient préparé des pages spéciales pour marquer la semaine écoulée depuis, suppriment des cahiers entiers. Le communiqué du Ministère de la Propagande Communication est délectable : "seules les informations positives, ou fournies directement par le Ministère, peuvent être publiées" (voir le texte exact plus bas, c'est atterrant).

J'ai raconté cette histoire, parce qu'elle dit beaucoup de choses sur la Chine. La puissance économique, les projets pharaoniques, le changement, le nationalisme exacerbé... et aussi les dérives, les faiblesses, les dangers d'une telle course folle. Et enfin ce paradoxe incroyable, que dans la seconde puissance économique mondiale, ni les journaux, ni les réseaux sociaux ne peuvent dire un mot d'un accident qui a tué quarante personnes et pose tant de bonnes questions.

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Document incroyable : les directives du Ministère de la communication. Même dans "1984", c'est moins indigeste.

Central Propaganda Department: In regard to the Wenzhou high-speed train crash, all media outlets are to promptly report information released from the Ministry of Railways. No journalists should conduct independent interviews. All subsidiaries including newspaper, magazines and websites are to be well controlled. Do not link reports with articles regarding the development of high-speed trains. Do not conduct reflective reports.

Additional directives for all central media: The latest directives on reporting the Wenzhou high-speed train crash: 1. Release death toll only according to figures from authorities. 2. Do not report on a frequent basis. 3. More touching stories are to reported instead, i.e. blood donation, free taxi services, etc. 4. Do not investigate the causes of the accident; use information released from authorities as standard. 5. Do not reflect or comment.

Reminder on reporting matters: All reports regarding the Wenzhou high-speed train accident are to be titled “7.23 Yong-Wen line major transportation accident.” Reporting of the accident is to use “ ‘in the face of great tragedy, there’s great love’” as the major theme. Do not question. Do not elaborate. Do not associate. No re-posting on micro-blogs will be allowed! Related service information may be provided during news reporting. Music is to be carefully selected!

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Oups !

Enfouissement des wagons sur place... en toute simplicité.


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Sunday, July 31, 2011

Slurp !

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Monday, July 25, 2011

6 critères pour aménager le territoire chinois

A toi, jeune recrue de l'équivalent de la Direction Départementale de l'Equipement en Chine : Pour simplifier ton travail, je te liste ci-dessous les 6 critères absolus d'aménagement du réseau routier et ferroviaire chinois.

  1. Réfection d'une route existante. La cérémonie d'inauguration compte plus que tout, puisque les officiels viendront de Pékin et te féliciteront, ce sera la chance de ta vie de changer de voiture de fonction et augmenter ton revenu mensuel de pots de vin. Il faut donc s'y préparer dès avant le début des travaux. L'erreur classique du débutant est de refaire la route par tronçons, ce qui serait certes plus pratique pour les usagers. Mais qui serait impressionné d'une inauguration de tronçon ? Au contraire, commence par détruire la route existante sur 500km (en général, en faisant sauter les montagnes au dessus). Bah, pendant les 2 ans de travaux les bus et camions pourront toujours essayer de trouver un chemin entre les tas de rochers et de terre, les bulldozers, ou bien patienteront pendant 12 heures que tu déblaie un millier de tonnes de rochers, on s'en fout... Il faut tout faire en parallèle, que tout se termine en même temps. Après 2 ans à 10km/h de moyenne, les usagers seront encore plus impressionnés par la Puissance du Parti quand la nouvelle route sera inaugurée.
    7h00 : Après une heure de route, le bus s'arrête. Un peu plus loin la route (en bas) a été ensevelie par les gravats (les Chinois ont fait péter la montagne au dessus pour construire la nouvelle route). Le chauffeur me dit tranquillement : "Hier aussi, c'est arrivé. On est repartis à 16h."
  2. Frontières. La Magnificence du Parti doit sauter aux yeux des voyageurs arrivants des pays frontaliers arriérés (Laos, Vietnam, Birmanie, Pakistan, Népal, etc.). Priorité absolue au développement des routes qui arrivent de ces frontières, afin de mieux marquer la différence de développement. Ainsi, si tu arrives du Laos, tu passes tout d'un coup à la frontière d'un chemin de terre à une autoroute à 2x3 voies, complètement vide, avec parterres de fleurs, éclairage en plein jour, et tout. Les mauvaises langues diront que l'autoroute ne dure que 20km...
    9h00 : Déjà une centaine de bus et de camions bloqués. Les habitants du village voisin ont eu vent de la situation, un vrai marché s'est établi. On peut manger chaud et acheter des transats. Sympa mais pas rassurant... 
  3. Visibilité. Ces imbéciles d'occidentaux essaient d'intégrer leurs infrastructures dans le paysage. N'importe quoi ! La victoire du Peuple et du Parti sur la Nature doit s'afficher. On veut des routes énormes et bien voyantes, de très loin. Ainsi, on ne veut pas de tunnels, que des ponts gigantesques et des montagnes coupées en deux. Tant pis s'il faut tailler une falaise sur 30km pour y faire passer l'autoroute. Un tunnel serait bien sûr infiniment plus simple, mais qui pourrait le voir ?
    11h : Des centaines de passagers en souffrance dans le paysage...
  4. Records. L'interdiction de tunnel peut être levée, si et seulement si tu bats un record qui nous permettra d'inviter les journalistes occidentaux pour une annonce "Nous avons construit en  mois seulement le  <pont, tunnel, viaduc> le plus <long, cher> du monde". Je te donne un exemple : pour la ligne de train Pékin - Lahsa, qui passe à 5200m d'altitude, nous avons pour la première fois creusé des tunnels dans le permafrost (le sol gelé toute l'année). Bon, bon, il faut avouer qu'on avait pas prévu qu'avec la chaleur des trains, le sol commence à fondre et tout s'affaisse. Du coup, nous devons "climatiser" le permafrost pour le refroidir. Un détail ! 
  5. Intermodalité, facilités, etc. La nouvelle gare de Xi'an est en plein désert à 30km de la ville, et desservie par aucun réseau local ? On a construit 13 lignes de métro à Pékin pour les JO et aucune ne passe par la gare principale, qu'on ne peut rejoindre que par un bus préhistorique bondé ? On peut aller de Xi'an à Zhengzhou en moins de deux heures, à 300km/h, mais ensuite il faut 3h (en parlant chinois et en forme physique pour bourrer la foule) pour acheter un billet pour la suite du voyage ? Pfff... on s'en fout, les Cadres du Parti tout Puissant ont des voitures de fonction et ne font pas la queue pour acheter les billets ! 
    13h : Bon, le campement commence à être bien établi
  6. Punition. Tu vas être surpris, mais au Tibet, en Mongolie Intérieure, dans le Xinjiang et d'autres provinces il existe encore des paysans arriérés et des terroristes qui n'ont toujours pas compris les bienfaits du Parti et de la Volonté du Peuple. Et oui, 60 ans après la "Libération Pacifiste du Tibet" (sic), y en a qui se plaignent encore ! Ceux-là on va les laisser avec leurs chemins de terre. Tant pis si, dans le Sichuan, tu as parfois trois autoroutes vides en parallèles (oui, les camarades du bureau de la planification ont parfois des absences), et qu'un peu plus loin, une ville suspecte comme Litang n'est desservie que par des chemins de terre. Et puis on sait jamais, s'ils se révoltaient...  

15h : Ca fait 8 heures que ce mec dort dans la soute (l'ombre est rare!). On repartira à 18h.

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Sunday, July 24, 2011

Litang

Quand je dis route cahotique...
Litang (à ne pas confondre avec le méga spot touristique Lijiang) n'est pas un endroit comme les autres. Tout d'abord Litang se mérite, à plus de 15 heures de bus chaotique de la première ville "normale", si on peut considérer que Shangri La (au Sud) et Kangding (à l'Est) sont des villes normales, ce qui est déjà en soi un truc osé. Nous arrivons après une interminable descente, alors que la ville est à... 4027m d'altitude ! Vérification faite, les cols que notre bus a héroïquement passés, tous voyants rouges d'alerte moteur allumés, se trouvaient à plus de 5000m. Et que des paysages lunaires, de déserts de roches improbables, de yacks poilus sur la route ! Cette route, en elle-même, est un délice si on arrive à faire abstraction de son dos.

Arrivée à Litang, 4027m d'altitude, entouré de montagnes à 6000/7000m

Parfois le chauffeur tibétain ouvre sa fenêtre et crie, crie follement vers le vide. Est-il fou ? ou surpris lui-même que son minibus ait passé le col ?

Enfin nous y voilà, dans cette région de géographie et de population tibétaines, mais qui techniquement ne fait pas partie de la province chinoise "Tibet" -- ce qui nous autorise à nous y rendre, contrairement au Tibet officiel complètement fermé aux étrangers, même en groupes organisés, depuis mi-juin. Nous ne tardons pas à réaliser que les Chinois ont très, très peur de réactions pro-tibétaines ici. La ville est sillonnée, à une fréquence incroyable, de voitures de police. Dès qu'un attroupement de plus de 3 personnes se forme, une voiture ralentit et lance injonction de se disperser. Le trafic des voitures de police doit faire à lui seul plus du tiers du maigre trafic de la ville (on a parfois l'impression qu'il y a plus de yacks errants et de cochons en famille que de véhicules). Quand on sait qu'en Chine il y a plus de policiers en civil qu'en uniforme...

Tout ce déploiement de force semble bien dérisoire, en face de ces pauvres tibétains que nous côtoyons dans la rue et les restaurants, si gentils et souriants. L'amour sans limite de l'Occident pour la cause tibétaine m'avait toujours surpris (ils n'ont pas de pétrole, enfin), mais il faut avouer que la vue simultanée d'un flic chinois corrompu en 4x4 et d'une jeune famille tibétaine déambulant gentiment, le visage buriné, dans leurs tenues surprenantes, tout juste sortis de leur campement, provoque bien des choses en nous.




Le feeling "Corée du nord" augmentera encore dans l'après-midi, quand nous essaierons de téléphoner en France. D'abord par le mobile chinois -- toutes communications internationales bloquées --, puis par le mobile français, même histoire, puis depuis l'hôtel. En fait la région est tout simplement coupée du réseau téléphonique international. Là, les Chinois frisent la paranoia : si jamais quelque mouvement se produisait, malgré tout, personne ne doit pouvoir en rendre compte, en tout cas rapidement. Sans surprise le seul café internet de la ville nous refuse : seuls les Chinois, munis bien sûr de leur carte d'identité (dont le numéro est "attaché" à la session), y ont accès. Toutes nos tentatives de communication seront infructueuses. Quand je pense qu'il y a seulement trois semaines, j'étais révolté que les accès à Blogger (oui, nous n'avons pas accès à notre propre blog), Facebook, Twitter et autres soient bloqués en Chine. Rétrospectivement, quelle chance d'avoir eu encore Gmail, Skype et le reste jusqu'à hier!

Alors voilà, mon cher ami de la police chinoise, tu as gagné pour aujourd'hui : je n'appellerai personne, et me voilà "offline", sous la lumière des gyrophares insistants de tes voitures. Et est-ce pour la punition d'avoir tout de même tenté notre chance que dans le "meilleur hôtel de la ville", il n'y a pas d'eau (du tout !) ?



MISE A JOUR 24 JUILLET: Nous étions à Litang début juillet, et nous sentions bien que la situation était tendue... Quelques jours après notre passage, tout d'un coup, les étrangers ont été bloqués sur toutes les routes menant à Litang. Les forums basés à l'étranger indiquent qu'une émeute (nous n'en saurons jamais plus...) a eu lieu, et que, comme d'habitude, les Chinois ont bloqué toute la région pour réprimer en toute tranquillité. Une pensée pour nos "amis" de Litang.

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